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Web-Documentaires
Cent points de vue sur la campagne
Olivier Milot, Télérama « Nous avons convié cent personnalités du monde de la création et des idées à nous raconter cette campagne «vu de leur fenêtre». Réalisateurs, scénaristes, écrivains, acteurs, musiciens, dessinateurs, philosophes, sociologues, designers (la liste n’est pas exhaustive), ils prennent tour à tour la parole pour nous donner leur vision de cette élection et leurs impressions personnelles. »
Hundred points of view on the election campaign
Olivier Milot, Télérama “We’ve invited a hundred key figures from the creative and ideas worlds to describe this campaign as “seen through their window”. Film directors, writers of screenplays and novels, actors, musicians, artists, philosophers, sociologists, designers (this list is not exhaustive), one by one they speak about their view and their personal thoughts on this election.” Presidential elections (J-56): the election campaign as seen by Eliane de Latour. Introduction and conclusion in english
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Introduction (fr/en)Les voisinesHistoires courtesConclusion (fr/en)
Introduction -fr
Télérama – 24 fev 2012 Si on ne la réduit pas aux sondages hystériques sur les rapports de force entre les candidats et aux egos assoiffés de pouvoir, une élection présidentielle est un moment unique pour mesurer les enjeux d’un pays après un mandat. Pourtant, cette campagne mobilise peu. Peut-être parce que, comme l’annonce un sondage (1) publié par La Croix, « 72% des Français trouvent qu’elle apporte des réponses éloignées de leurs préoccupations ». « Les Français veulent des propositions pour changer leur quotidien », nous explique le concepteur de cette enquête, Julien Goarant. Dans ce monde où la prédictibilité est passablement orientée par le « parler en lieu et place », le calcul ou le cynisme, un peu d’anthropologie peut être utile pour saisir, à travers leur parole, les « préoccupations » de huit femmes qui vont voter à cette élection. Ces femmes ont en commun d’habiter un même immeuble du 19e arrondissement, à Paris, que j’habite aussi depuis onze ans. Je vais chercher à donner chair et sens à leur « quotidien » sans jamais effacer complexité, ambivalence et retournements, pour élucider la relation de mes voisines avec la France. Eclairer ces invisibles qui demandent à être reconnues sans simplification outrancière. Dessiner en creux les ultravisibles en lice pour la candidature suprême. Je ne connaissais pas mes voisines sauf pour avoir échangé deux mots dans l’ascenseur ou devant les boîtes aux lettres. Une rencontre humaine a eu lieu à partir du projet de Télérama. J’aurais dû la réaliser bien avant. Cela m’a interrogée sur nos comportements dans un immeuble, dans un quartier, dans une ville, une interrogation qui m’a poursuivie au long de cette enquête. Huit portraits de femmes. (1) Enquête OpinionWay-Fiducial parue le 29 décembre 2011, réalisée en ligne du 16 au 19 décembre 2011 auprès d’un échantillon de 983 personnes représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus.
Introduction -en
Télérama – 24 fev 2012 When it’s not reduced to hysterical surveys on the forced relationships between the candidates and to power-thirsty egos, a presidential election can be a unique moment to measure a country’s stakes at the end of a mandate. Yet this campaign has not inspired much mobilization. Perhaps this is because, as announced in one survey (1) published by La Croix, “72% of the French population think the politicians are proposing solutions that don’t relate to their areas of concern”. “French people want pledges that will make a difference to their everyday lives”, explains Julien Goarant, the ideas man behind this investigation. Eight portraits of women.
Mariama S. (la mère) et Nafissa (la fille)Française-Comorienne, musulmane pratiquante. Elle est arrivée il y a vingt-huit ans en France où elle a été naturalisée. Elle partage avec sa fille de 15 ans un minuscule appartement de location HLM, très proche de l’immeuble, où elle vient tous les jours pour garder une dame de 100 ans. Payée au Smic, elle s’occupe de personnes âgées. Bien qu’à l’étroit dans ses revenus et sa surface locative, elle a trouvé un élan en France qui rejaillit sur sa fille brillante en classe. Cet espoir la fait vivre, la rend heureuse, mais elle a dû abandonner tout espoir de se hisser personnellement. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Solia S. (la mère) et Sabine (la fille)Egyptienne copte, en France depuis 1983 avec une carte de séjour. Ancienne caissière à Franprix au chômage. Elle vit dans l’immeuble en famille avec le Smic de son mari, ouvrier électricien. Elle y loue un appartement « trop petit ». Dans les mêmes conditions économiques que Djemila H., elle a eu des jumeaux, qui, à 25 ans, sont sortis de grandes écoles d’ingénieurs à des postes élevés. Sabine travaille à la Direction de l’armement. Cette mère ne se dit pas pour autant « intégrée en France », tant elle se sent dans une relation d’inégalité avec les autres, alors que sa fille n’imagine pas un autre pays pour vivre et surtout pas l’Egypte ! Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Djemila H.Marocaine musulmane, analphabète. En France depuis 1986. Munie de sa carte de séjour, elle a du travail depuis vingt ans comme femme de ménage au Smic. Par un divorce aux torts du mari qui l’avait épousée au bled à l’âge de 15 ans, elle réalise une révolution personnelle grâce à ses amitiés françaises. Elle vit dans une cité HLM du 19e avec ses fils jumeaux désœuvrés âgés de 25 ans. Depuis onze ans, elle vient dans l’immeuble car elle travaille chez Eliane de Latour. Elle se sent intégrée en France grâce à la découverte de sa liberté en tant que femme, mais elle voudrait quitter la cité. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Anaïs C.Française originaire de Haute-Savoie. Assistante à la mise en scène à l’Opéra. Elle vit avec son ami et son bébé dans un appartement qu’ils viennent d’acquérir. Ils ont fondé leur vie sur sa qualité et non sur l’argent. La culture, l’écologie, l’éducation, font partie de ses valeurs cardinales. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Jeannine C.Française, juive séfarade d’Algérie, traditionaliste, respecte le shabbat. Sans travail. Elle vit avec son mari handicapé à 100%, propriétaire d’un deux-pièces dans l’immeuble. Elle noie ses peurs diverses dans le shopping avec sa sœur, son hobby préféré pour lutter contre le vide. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Madame R.Française originaire de Bourgogne. Ancienne ouvrière catholique pratiquante. Elle s’est éprise d’un carreleur italien qui, dans les année 30, la sort de la domination d’un patron aristocrate alsacien pour aller au bal le samedi soir et en Lombardie l’été. Il meurt tôt. Veuve, handicapée, elle vit avec une petite retraite et élève une fille trisomique. Depuis soixante ans dans l’immeuble, elle est propriétaire d’un deux-pièces. « Oh ! j’en ai vu ! », dit elle. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Corinne R.Française ashkénaze, « juive du Yom Kipour », comme elle dit. Elle n’est pas sûre que Dieu existe. Elevée par un père et une mère pauvres et aimants, elle a grandi dans un quartier à Metz où toutes les confessions se côtoyaient, où les gens s’entraidaient. Commissaire d’exposition aujourd’hui, elle est entrée à Beaubourg dans les années 70. Son appartement dans l’immeuble lui appartient, elle l’habite depuis dix ans. Pour elle, seul l’art peut rendre aux hommes sérénité et ouverture. Elle ne voit pas ce combat aboutir dans l’ère politique actuelle. Elle reste désabusée. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Madame F.Française du Paris ouvrier. Femme au foyer. Catholique placée au patronage chez les Franciscaines. Elle a cessé de travailler pour élever trois filles dans des conditions difficiles. Veuve, elle vit seule avec la retraite de son mari ouvrier. Sa vie sociale est favorisée par ses enfants, ses petits-enfants, ses voisins, malgré le sentiment persistant d’être seule. Voir le portrait sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Eliane de LatourAutoportrait de l’auteur en dialogues avec les thèmes évoqués par ses voisines. Voir l’auto-portrait de l’auteure sur le site de Télérama. Cliquer sur Ctrl+W pour revenir.
Le fauteuil volé
Le mari de Jeannine, juif pratiquant, plaçait son fauteuil roulant dans le hall. Il a été volé. Jeannine C. : « Mon mari, victime d’un AVC, laissait son fauteuil en bas. Cela a provoqué la colère d’un voisin. On a retrouvé le fauteuil à la cave une première fois. Le deuxième voyage, c’était à la poubelle, le troisième, pour la benne. Tout le monde a dit qu’il avait été volé. Mais moi je sais qui c’est ! Mon mari veut assigner ce voisin au tribunal avec l’aide d’associations de handicapés. On a acheté un autre fauteuil qu’on a monté à l’étage. » Madame F. : « Le fauteuil a disparu après quelques avertissements. Personne n’a le droit de mettre quoi que ce soit dans le hall de l’immeuble. Alors quelqu’un a mis de l’ordre. C’est bien comme ça. » Mariama S. : « Juste avant le vol du fauteuil, j’ai vu deux hommes indiens de 60 ans qui rôdaient dans l’entrée, je suis sûre que c’est eux. » Corinne C. : « Ce fauteuil a été volé à la suite d’une fête qui a eu lieu à l’étage au-dessus. Les jeunes étaient bourrés au dernier degré, ils ont dû le prendre pour aller s’amuser dans la rue. » Anaïs C. : « J’ai pensé à un acte antisémite. » Entre-temps, j’ai eu une fracture de la cheville, j’ai mis mon fauteuil roulant au même endroit. Djemila H. : « Je suis arrivée dans le hall, le monsieur du fauteuil était là. Il a crié “pourquoi cette dame on lui laisse son fauteuil et moi le mien est parti. J’ai quoi moi ?!” Je lui ai dit “cette dame, je la connais bien, elle va pas rester des années, des années, des années dans son fauteuil comme vous. Elle respecte bien la loi et toi, monsieur, tu vas plus voir ce fauteuil jamais. C’est pas pareil.” »
L’I-Phone, l’agresseur et Madame Arte
C’est précisément au pied de l’immeuble – rue de l’Equerre – que j’ai été agressée par trois jeunes Noirs que je voyais me suivre depuis la rue Rébeval. Je téléphonais avec un iPhone et n’ai pas fait le lien entre ces trois adolescents et mon téléphone. J’arrivais au pied de l’escalier, où je me suis arrêtée pour mieux entendre. Soudain, le plus petit, qui devait avoir 14 ans, arrive sur moi de face et m’assène un grand coup sur la tête avec une Maglite, une longue lampe torche. Je portais un béret épais qui m’a protégée d’une ouverture au crâne. Il voulait prendre mon portable mais son coup, au lieu de me m’assommer comme il s’y attendait, m’a recroquevillée sur mon portable et mon sac, je hurlais. Les deux acolytes se sont sauvés. Il essayait de récupérer le téléphone en m’assénant des coups mais je me défendais, nous avons roulé sur le macadam, je l’ai mordu à la main quand soudain j’ai vu l’agresseur fuir avec mon portable.
Hébétée d’avoir réagi ainsi, je me suis retrouvée assise au milieu de la rue. Des gens du voisinage, des passants regardaient. Deux témoins qui ont entendu mes cris ont dévalé l’escalier mais sont arrivés trop tard. L’un a prévenu la police, l’autre m’a donné son nom. La lâcheté, la non-intervention, semble être le réflexe général, et le courage celui d’une minorité. Téléphoner aux pompiers ou à la police est un geste sans danger. Mais le cas le plus stupéfiant reste celui de mon interlocutrice, une cadre d’Arte. Nous nous connaissons, c’est une personne que j’appréciais. Elle n’a cherché à prévenir personne, ni des amis communs à l’extérieur, ni des amis d’Arte au documentaire, ni la police qui aurait pu localiser l’appareil. Cela aurait pu être un couteau au lieu d’une Maglite. A l’évidence, même des cris qui pénètrent directement dans l’oreille doivent pouvoir rester sans réaction, bien que pour moi, et pour beaucoup d’autres, cela paraisse effarant. En rentrant chez moi, je lui ai envoyé un mail pour lui dire ce qui m’était arrivé, elle m’a répondu : « j’ai entendu tes cris de douleur […] j’attends de tes nouvelles ». Sans jamais me rappeler, elle a raccroché sur mes cris et s’est remise au travail « en attendant de mes nouvelles » car c’est moi – amochée – qui doit l’appeler, cela va de soi. Nous avons affaire à une administrative sous pression qui se dit sans doute « si je mets un doigt là-dedans, ma fin d’après-midi est fichue. »
L’immeuble
L’immeuble appartenait à une propriétaire qui pratiquait des loyers de 1948. A sa mort en 1993, tous les appartements ont été mis en vente. Les locataires d’extraction modeste ont emprunté pour acheter leur logement. Les autres appartements ont été vendus à des gens plus extérieurs au quartier. La cassure entre logements sociaux d’un côté et appartements du marché de l’autre a été évitée, laissant place à cette diversité tant recherchée. A-t-elle pour autant aidé la « fabrication du commun » [Deligny] et le dépassement des « monades urbaines » [Silverberg] ?
Le quartier
La colline de Belleville est devenu un des faubourgs où se sont implantés les petits métiers de Paris au 19è siècle, avec les ouvriers de manufactures. A partir des années cinquante, ce quartier a accueilli des vagues de migrants, juifs de Tunisie, arabes maghrébins, asiatiques ; en même temps que des artistes venaient occuper des ateliers. Dans les années 1990, un programme de logements sociaux neufs voit le jour. Aujourd’hui, les appartements se vendent entre 7 000 et 10 000€ le mètre carré. Nous sommes proches des très chics immeubles en bordures des Buttes Chaumont. Au bout de ce parc se trouvent les ashkénazes orthodoxes qui tournent entre les huit synagogues de Crimée. De l’autre côté, le grand marché populaire de Belleville connu pour être un des moins cher de Paris. Plus au nord celui de la Place des Fêtes est apprécié des bobos, comme Jourdain avec des commerces français bons-pas-donnés. Bas dans la rue de Belleville, les chinois ont occupé la rue comme une prise sur un jeu de Go, y compris avec les prostituées qui occupent le Boulevard jusqu’à l’intersection de la rue Rebeval où « se calent » les jeunes en capuche. Vers Couronnes, les restaurants sépharades étalent leurs terrasses qui s’arrêtent là où des musulmans barbus se regroupent autour de leur mosquée.
Conclusion -fr
Mes voisines ne connaissent pas la grande précarité. Elles ont un toit, un pouvoir d’achat qui leur permet de se nourrir et de se vêtir, une couverture médicale et des aides sociales qui leur assurent une protection. En tant que mères, elles ont accès aux écoles publiques gratuites, en tant que justiciables aux tribunaux pour un divorce ou une plainte en civil. Par période, elles sont confrontées à la délinquance mais n’en tirent pas de conclusion définitive, sauf Jeannine C. Avec peu de moyens, beaucoup d’énergie, de générosité, de finesse, chacune à sa manière s’est appuyée sur une France aux lois malgré tout protectrices. Elles ont transformé leur vie, directement ou à travers les enfants. Cependant le pessimisme existe bel et bien, il semble se situer ailleurs que sur la seule table comptable de la vie. Une violence sourde et latente viendrait entamer les relations entre personnes d’un même immeuble, d’un même territoire. Aucune, sauf Jeannine C., ne se sent en insécurité mais plutôt confrontée à une incivilité généralisée qui marque une forte inattention à l’autre et un sentiment d’injustice. L’absence d’échanges et de confiance autour d’elles les empêche d’avoir les pieds dans une terre acclimatée et la tête dans le ciel de leurs idéaux. Entre nous, entre euxL’indifférence sociale commence au milieu des siens sinon la solitude urbaine ne ravagerait pas autant de femmes. On pourrait penser que des difficultés économiques obligent à freiner gestes et déplacements mais dans le milieu artiste intello – le mien, celui de Corinne R., d’Anaïs C. – c’est pareil. On vit séparé, claquemuré les uns par rapport aux autres, les portes des maisons s’ouvrent avec difficulté. « Ce n’est plus une société mais un-plus-un-plus-un. » « Qu’est-ce que ça coûte un sourire quand on s’est déjà croisé des centaines de fois ? Rien ? Et pourtant ça change ma journée. » « Plus de “bonjour”, “merci”, “s’il vous plaît”, “comment ça va ?” Ça a l’air de rien mais c’est très important. » La liste des petites nuisances de l’âme est longue. Elle touche aussi l’entraide minimale et le respect des espaces publiques. « Tous les jours, je vois des passants qui crachent sur les trottoirs. » « On vous claque la porte au nez. » « On s’ignore. Les petits services, il n’y en a plus et pourtant cela aide à se connaître. » « Les jeunes ne me cèdent pas leur siège dans un bus alors que je suis âgée avec une canne. » « La liberté, c’est bien, mais ça doit s’arrêter où les autres ont leur vie. » Si la ville devient un emboîtement d’individualités égoïstes et de groupes ethniques qui en outre se radicalisent (1), elle va repousser et enfermer au point de réellement devenir dangereuse. Pour le moment nous sommes dans un entre-deux, des impressions et des faits. A tort ou à raison, la cause des maux est toujours imputée à ceux qui semblent les plus lointains tout en étant les plus à coté. La télévision accentue ce sentiment de distance et de familiarité. Ainsi les Chinois sont imperméables, les « Noirs d’Afrique très noirs sont pires que les Noirs moins noirs. » Les Arabes font peur aux Africains. Les immigrés sont haïs par des… immigrées. Les Français sont « resserrés ». Les zones uniculturelles provoquent des stratégies d’évitement chez les bobos. Plus on est loin, plus monte la méfiance, plus s’épanouit l’indéfinissable, voire l’irrationnel. Dès qu’on s’approche d’un visage, d’une voix, d’une clarification, d’un poème, d’un geste, les mots remplacent les hantises. Reflet, et à la fin, cause de cette absence de mixité urbaine, l’école sépare géographiquement (2) sauf si les bulletins sont excellents. Ainsi les jumeaux de Solia ont terminé leurs études secondaires dans le Marais. Les enfants difficiles à gérer restent entre eux, comme les fils de Djemila H. Anaïs C. fait partie des parents stratèges et avertis qui savent jongler avec les adresses pour offrir le meilleur à leur progéniture. On ne saurait les blâmer, l’Etat est en cause. Dans un même et seul mouvement, ville, éducation, culture, devraient mêler et rassembler pour enfin casser les murs intérieurs et extérieurs qui opèrent un maillage souterrain des esprits et des espaces urbains. La séparation des domaines d’expertise empêche d’appréhender intelligemment une pratique humaine fondamentalement constituée par la transversalité. Cela a été dit à maintes reprises, mais le cloisonné et le catégoriel ont les faveurs de la pensée française. Souffrances sans étendardCe pays protège, certes. Mais au prix de la soumission et du consentement tacite aux clivages sociaux. Une frilosité qui devient dangereuse avec l’accentuation de la précarité. En allant un peu plus loin, mes voisines, sauf Jeannine C., seraient prêtes à recevoir le monde s’il ne se présentait pas en agrégats identitaires mais en personnes intérieurement multiples afin de rendre possible un partage de nos différences à partir de ce qui nous lie. Quelques-unes, contradictoires avec leurs dires, mènent des relations individuelles avec ceux qu’elles semblent redouter en bloc. Un pays doit faciliter les désirs de fraternisation, les capacités de dépassement de ses citoyens, leurs vœux créatifs quel qu’en soit le domaine mais à l’intérieur d’une vision horizontale qui lie les êtres entre eux. L’injonction de verticalité si constitutive de la France n’apporte que de la performance, de la hiérarchie et de la discrimination. Les préoccupations des Français vues par les sondeurs, producteurs de vérités pour les hommes politiques, sont analysées avec une seule unité de mesure : marché de l’emploi, pouvoir d’achat, remboursement des soins, montant de la retraite, lutte contre les sauvageons. Nous vivons sous un édredon froid qui abriterait des décérébrés puisqu’on s’adresse à leurs corps (manger, dormir, se défendre, se soigner), jamais à leur esprit. La nécessité matérielle ne peut en aucun cas suffire et en aucun cas remplacer l’art et la culture, même pas mentionnés dans le sondage ! Tout être humain a besoin de connaissance, de créativité, de rencontre, de confrontation dans une société globalement préparée à recevoir pour son propre profit et pour celui des autres. Un « refuge contre le machinal du monde » (Graq). La France de l’espérance est exactement ce que Sarkozy a raté et ce qu’il est incapable de réussir : il dirige ce pays avec son bras et non avec son oreille (3). (1) Les garçons qui se regroupent rue Rébeval étaient, quand je suis arrivée en 2001, de provenances diverses. En une décennie, les peaux claires ont disparu pour laisser place de manière majoritaire aux peaux foncées. Rien n’est définitif, d’autant que ce rassemblement semble clairsemé aujourd’hui.
Conclusion -en
My neighbours are not in situations of extreme precariousness. They have a roof over their heads, purchasing power that allows them to feed and clothe themselves, medical insurance and social benefits that ensure they are protected. As mothers, they have access to free state education, and as civilians they have the right to the courts for a divorce or a civil complaint. At times they are confronted with delinquency, but they do not have a definitive opinion on the matter, except for Jeanine C. With modest means, lots of energy, generosity, finesse, each of them has, in their own way, been supported by a France whose laws, despite everything, are protective. These laws have changed their lives, either directly or through those of their children. However, pessimism does well and truly exist, and it cannot be audited in facts and figures, we have to see where it really is. A silent and latent violence is slowly creeping into and destroying the relationships between those who live in the same building, and the same city. None of them except for Jeanine C feels unsafe, but rather confronted with a generalized lack of respect that marks a strong indifference towards others and a feeling of injustice. The lack of exchanges and confidence that surrounds them prevents them from having their feet on firm ground and their heads in their dreams.
Amongst ourselves, amongst themselvesSocial indifference begins at the heart of the family, otherwise urban solitude would not ravage so many women. We might think that economic troubles are responsible for a curbing of social gestures and movements, but in the artistic-intellectual circles – mine, that of Corinne R., and of Anaïs C it’s the same story. We live apart, closed off from one another, and the doors of people’s homes are rarely opened. “It is no longer a society but a one plus one plus one.” “What does it cost to smile when we’ve bumped into each other hundreds of times? Nothing? And yet it changes my day”. “No more ‘hello’, ‘thank you’, please’, how are you?” It doesn’t seem like much but it’s very important”. The list of small injuries to the soul is long. It also touches on minimal acts of helping each other out and respect for public places. “Every day, I see passers by spitting on the pavement.” “People slam the door in your face.” “We don’t know each other. Rendering small services no longer exists and yet that helps to get to know one another.” Young people don’t give up their seat in a bus for me even though I’m old and use a walking stick.” “Freedom is good, but it mustn’t cross the border of others’ lives”. If the city becomes a stacking system of selfish individualities and ethnic groups, who also become radicals (1), it will push away and shut off individuals to the point of becoming really dangerous. For now, we are in an in-between space of impressions and facts. Rightly or wrongly, the cause of the problems is always attributed to those who seem furthest away, whilst also being the closest by. Television accentuates this feeling of distance and familiarity. Thus, the Chinese are impermeable, the “Very black Africans from Africa are worse than the less black Black people”. Arabs scare Africans. Immigrants are hated by… immigrants. The French are “closed off”. Monocultural zones trigger avoidance strategies for the ‘bobos’. The further away we are, the higher the level of distrust; that which is indefinable grows, the irrational too. As soon as we approach a face, a voice, a clarification, a poem, a gesture, words replace the fear. Both a reflection and a cause of this absence of urban mixture, schools geographically separate social groups (2) unless the child excels in class. Solia’s twins finished their secondary school studies in the Marais. The trouble children are stuck together, like Djemila H’s sons. Anaïs C. is one of the strategic and informed parents who know how to juggle addresses to offer only the best to their offspring. Who can blame them, it is the State who is to blame. In just one movement, city, education and culture should mix and join forces to finally break down the inner and exterior walls that run an underground network of urban spirits and spaces. The separation of administrative fields prevents us from intelligently understanding a social practise that is fundamentally transversal. This has been said many times, but compartmentaslizing and categorizing are favoured by French thought.
Suffering without pompThis country protects, it’s true, but at the price of submission and tacit acceptance of its social divisions. There is a cautiousness that becomes dangerous with the escalation of precariousness. Taking this a bit further, my neighbours, except for Jeannine C., would be prepared to open their homes to the whole world if people didn’t come across as a mass of pre-formatted identities but rather as individuals rich in different experiences. This would enable them to share their differences through that which links them. Some women, contradictory in their words, happily maintain individual relationships with those that they seem to fear en bloc. A country must facilitate desires of fraternisation and its citizens’ capacity to surpass; it must encourage their creative desires, in whatever fields this might be but within a horizontal vision that links people to one another. The dictate for verticality, so typical of France, brings only performance, hierarchy and discrimination. The concerns of the French as gleamed by the pollsters -manufacturers of truths for the politicians- are analyzed using a single unit of measurement: the job market, purchasing power, reimbursement of health care costs, amount of pension, the struggle against hooligans. We live under a cold blanket that would shelter the foolish, since we those in power focus on their bodies… (eating, sleeping, protecting themselves, healing themselves), and never their minds. Material necessity should under no circumstances be the only concern and should certainly never replace art and culture (these are not even mentioned in the survey!). Every human being needs knowledge, creativity, encounters, confrontation in a society that is on the whole prepared to receive for it’s own profit and for that of other people. A “refuge from the mechanical system of the world” (Graq). A France of hope is exactly what Sarkozy has failed to create and is incapable of achieving: he runs the country with his arm not with his ear(3). (1) When I arrived in 2001 the boys who hang about in rue Rébeval came from various backgrounds. Over the space of a decade the pale skinned have disappeared to make room for mainly dark skins. Nothing is definitive, especially as these groups are more dispersed now. |
La France, un édredon froid
Huit voisines dans un immeuble du 19e, Paris
Eight female neighbours in an apartment block in Paris’ 19th district.








